boulevard de Rome), mais pour l'aborder, point d'obstacle. Elle ne
promène pas un amant, elle ne demande pas ce qu'un père verra dissiper
avec chagrin; jamais elle ne s'écrie: Que je suis inquiète! Pars vite,
je t'en conjure, mon mari revient aujourd'hui de la campagne. Filles de
l'Euphrate et de l'Oronte (leurs vallées fournissaient Rome de belles
Syriennes), je suis à vous désormais; je ne veux pas des larcins d'une
chaste couche, puisqu'il n'est point de liberté pour les amants.»
N° 3.--La Tour des Regrets. Les Chinois usent beaucoup des courtisanes
et leur consacrent des chants populaires; l'un de ces chants décrit
leur punition dans la vie future (à laquelle la plupart des Chinois ne
croient guère).
Louis Arène, _la Chine familière et galante_, la Tour des regrets.
«Le juge des morts, Yen Wanzi: Pourquoi comparais-tu prématurément
devant ce tribunal? Tu as donc dans le séjour des vivants beaucoup
péché. Avoue toutes tes fautes, si tu veux éviter les derniers
supplices.
«La courtisane.--Je ne suis pas une fille de bonne famille. On m'avait
mise dans une maison de prostitution[74]; dans un pareil lieu, je ne
pouvais échapper à ma destinée. Mon bras plié a servi d'oreiller à mille
individus. Ils aimaient en moi mon corps et ma chair blanche comme on
aime une pierre précieuse; je les aimais parce qu'ils avaient beaucoup
d'argent dans la ceinture. Je me suis amusée beaucoup sans prévoir que
ce bonheur serait Anéanti.
[Note 74: En Chine et au Japon, le gouvernement fait entrer d'office
dans les maisons de prostitution les femmes qui ne peuvent pas acquitter
la taxe personnelle.]
«Puis, je suis tombée malade. Misérable vieux, misérable vieille! Ils
m'ont chassée. Je me suis réfugiée dans un lieu d'aisances pour y passer
mes jours.
«Mes jeunes amants d'autrefois ne sont plus revenus. Mes vêtements, mes
ornements de tête, j'ai tout vendu; pas de combustible, pas de riz. Ma
vie était amère comme la gentiane. Je vous en prie, monsieur Yen, soyez
indulgent, épargnez une jeune femme tendre comme la fleur et faites-moi
renaître honnête femme.
«Yen Wang, frappant du poing sur son tribunal: Tu as commis force
mauvaises actions et tu voudrais transmigrer dans le sein d'une honnête
femme! Tu as brouillé le père et le fils, fait battre le frère contre le
frère et occasionné leur séparation.
«A cause de toi, combien d'hommes ont vendu leur maison, leur
patrimoine! Tu as semé la discorde entre le mari et la femme; à cause de
toi, combien de gens se sont rasé la tête et se sont faits bonzes[75];
pour toi, amis d'un jour, vieux amis, se sont détestés. Petits diables,
entraînez cette prostituée à la Tour des Regrets!
[Note 75: Le peuple les appelle des _ânes pelés_; le bouddhisme a donc
bien peu de faveur. Les Chinois ont leurs contes sur les bonzes et les
bonzesses, comme le moyen âge en avait sur les nones et les moines (voir
Louis Arène).]
«La petite femme dans la tour: On m'a enveloppée dans une grossière
natte de roseaux; des cordes serrent ma poitrine. Ah que je souffre.
Noirs corbeaux, cessez de m'arracher les yeux; chien jaune, cesse de me
déchirer le coeur, le foie, les entrailles.
Les riches négociants, autrefois mes amis, ne m'ont même pas acheté un
cercueil, j'espère en vain renaître[76]. On trouverait plutôt sur une
même fleur dix couleurs différentes.
[Note 76: De même qu'autrefois les Grecs et les Romains et encore
aujourd'hui, les Indiens, les Chinois croient que les mânes des morts
privés de sépulture (les larves) errent indéfiniment.]
CHAPITRE II
Des mobiles qui doivent diriger les courtisanes.
Quand une courtisane aime l'homme auquel elle se donne, ses actes sont
naturels; quand, au contraire, elle n'a en vue que l'argent, ils sont
artificiels ou contraints. Dans ce cas, elle doit cependant se conduire
comme si elle aimait véritablement, car les hommes ont confiance dans
les femmes qui paraissent les aimer (_App._ 1). En affirmant son amour,
elle doit paraître désintéressée, et, pour ne point compromettre son
crédit, elle doit s'abstenir de s'approprier de l'argent par des moyens
illégitimes[77].
[Note 77: Ovide, _Art d'aimer_, livre III. «Femmes, usez d'abord de
dissimulation et dès le premier abord ne montrez pas votre cupidité; à
la vue du piège qu'on lui tend, un nouvel amant s'échappe et s'enfuit.»
Ainsi qu'on le voit plus loin, il n'y a, aux yeux de Vatsyayana, d'autre
moyen illégitime d'acquérir de l'argent que le vol direct.]
Une courtisane doit se tenir bien parée à la porte de sa maison, et,
sans se montrer trop, regarder dans la rue de manière à être vue comme
un objet sur un étalage. Elle doit lier amitié avec les personnes qui
peuvent l'aider à enlever des hommes à d'autres femmes et à s'enrichir,
ou bien la protéger contre les insultes ou les vexations; tels sont les
gardes de ville ou de police, les agents et satellites des tribunaux,
les astrologues, les hommes puissants ou les prêteurs d'argent, les